« Le Monde a changé d’échelle, c’est bien l’Asie qui commence »
Nicolas Bouvier, l’Usage du Monde
Aux portes de l’Asie, nous saisissons encore assez mal l’immensité du continent qui s’ouvre à nous. Pourtant, à peine sorti du ferry, l’impression d’être ailleurs nous envahi. Il est 17h30, le soleil se couche et l’appel à la prière résonne dans toutes les rues de Çeşme.
Les supermarchés ont laissé place aux petites échoppes où l’on vend de tout, du produit lessive au yoghourt et passant par différentes épices. Les prix ont disparu et le marchandage est de mise. Les kebabs, dans leurs multiples déclinaisons, se trouvent à chaque coin de rue: au poulet, à la viande, dans un pain sandwich, enroulé dans une sorte de crêpe, … Parmi les meilleurs en-cas pour cyclistes!
Après plus de deux semaines sans rouler, la reprise est difficile. Nos corps, exposés au froid et au vent, n’ont plus l’habitude de fournir un tel effort. Et les images vues à la télévision la veille nous laissent songeurs: tempête de neige et grand froid sur le centre de l’Anatolie… Mais tout bon thé ne commence-t-il pas par être de l’eau froide?
Au sommet d’un petit col, nous croisons un couple de cyclistes d’une cinquantaine d’année. Le temps d’un court échange et toute la motivation revient: nous ne sommes pas les seuls cyclos sur les routes turques à cette saison! Nous suivrons leur conseil: longer la côte le plus longtemps possible à la recherche d’un climat plus tempéré.
Mais rouler en Turquie en hiver a également beaucoup d’avantages. Le trafic est plus faible, les plages sont désertes et les sites historiques très peu fréquentés. Nous profitons du marbre des vestiges grecs tout en prenant soin d’éviter les zones balnéaires, véritables paradis du béton.

Colonnes en manque d'équilibre à Priène. Celles du fond ont fait l'objet d'un atelier-reconstruction
Si certains en rêvent, les cités de vacanciers en bord de mer – totalement mortes à cette saison – nous laisserons un goût amer… comme du thé qui aurait trop tiré.
Peu à peu, nous découvrons l’importance du thé en Turquie. Rien ne peut se faire sans avoir préalablement partager un verre de cay. La maison étant le domaine des femmes, les hommes n’y sont pas les bienvenus durant la journée. Ils se retrouvent donc dans les cafés pour lire le journal, discuter ou jouer au Okey ou au Backgammon près du poêle.
Pour nous, chaque pause devient l’occasion de nous désaltérer tout en glanant de précieuses informations sur la route à suivre. Jour après jour, notre turc progresse et le contact s’améliore. Dans les villages, à un carrefour ou encore sous l’avant-toit d’un restaurant lors d’un orage de grêle: partout un thé brûlant nous attend avec quelques mots de sympathie ou de curiosité. Morceau après morceau, la Turquie nous offre de sa douceur en même temps que le thé devient plus sucré.
Refuser un thé serait équivalent à refuser le contact et passer à côté de l’incroyable hospitalité des Turcs. En fin d’après-midi, on s’arrête dans une station-service en quête d’eau potable et de toilettes propres. Quelques mots de turc, un verre de thé et un échange se crée. Finalement, nous dormirons sous le couvert du magasin, avec à disposition thé, toilettes et douche chaude! Un camping pas comme les autres qu’on aurait manqué si on n’avait pas pris le temps de boire un cay, trop pressés de trouver un endroit où dormir.
Cette expérience se reproduira à maintes reprises: chez Halil qui, en plus de nous prêter son garage pour dormir, nous emmène en minibus à la découverte des ruines antiques de Tlos avant de nous offrir le souper et le petit-déj’. Chez Fatma et Rachid qui nous hébergent dans leur grenier et nous invite à venir partager nos pâtes autour d’un délicieux repas familial.
L’immense gentillesse de Turcs et leur sens de l’accueil nous touchent énormément et nous redonnent vite l’énergie nécessaire pour pédaler tous les jours. En route, nous avons la chance de croiser plusieurs cyclos. Et même quatre d’un coup! Marcus et Lena, un couple germano-autrichien, roulent depuis quelques jours avec Eglantine et Guilhem, deux Français en vélos couchés. Nous nous joignons à eux pour une belle soirée avant de poursuivre jusqu’à Antalya avec Eglantine et Guilhem. Une petite semaine à rouler à quatre, à partager nos expériences.
A Antalya, c’est Ömer qui nous attend, un retraité qui ne fait pas de vélo mais qui aime rencontrer des cyclistes [1]. Il voyage ainsi en écoutant les récits de ses hôtes. Et c’est sur une terrasse, face à la mer, sirotant un thé et discutant avec Ömer et sa femme que nous passons une magnifique journée de printemps. La dernière avant de rejoindre le centre de l’Anatolie où nous attend l’hiver!

Tablée de cyclos pour Ömer. Christian nous a rejoint après 65'000 kil de vélo! (Source: Cyclorêveurs)
[1] Pour être sûr de ne pas rater un cyclo de passage, Ömer est membre d’un autre de ces excellents sites Internet qui permettent de rencontrer de gens: WarmShower, le réseau social des voyageurs à vélo.































































