Traversée du désert

San Francisco, la brume s’engouffre dans la baie. Seule l’ancienne prison d’Alcatraz, posée sur son île, est réchauffée par les rayons du soleil. Partie de cache-cache permanente entre le Golden Gate Bridge et les nuages.

Alors que les piliers du Golden Gate Bridge disparaissent dans la brume, Alcatraz resplendit au soleil

Alors que les piliers du Golden Gate Bridge disparaissent dans la brume, Alcatraz resplendit au soleil

Les différents quartiers de la ville reflètent son tempérament multiculturel et alternatif.
Les trottoirs de Chinatown (la plus grande communauté chinoise hors d’Asie) débordent d’étales de fruits et de légumes. Les tarifs sont attractifs, le contact froid et l’anglais inutile. On s’y croirait!

Il paraît que certains habitants de Chinatown ne sont jamais sortis du quartier…

Il paraît que certains habitants de Chinatown ne sont jamais sortis du quartier…

Aux pieds des buildings de downtown, se trouvent quelques zonards impassibles au rythme effréné des touristes et des hommes d’affaires alors que les emblématiques cable cars ne cessent d’arpenter les rues en pente du centre-ville.

Mélange des styles dans les rues de San Francisco

Mélange des styles dans les rues de San Francisco

Un peu plus loin, près des quartiers homos ou hippies, le béton armé disparaît pour laisser place aux maisons en bois dont le style victorien donne tant de charme à la ville.

Voilà où sont passés les 90% des Redwoods (séquoias) du nord de la Californie…

Voilà où sont passés les 90% des Redwoods (séquoias) du nord de la Californie…

Soudain, la police débarque sur des motos dignes des meilleures séries américaines; l’artère principale de San Francisco est coupée pour cause de manif’. Objet de la contestation? La malbouffe, les organismes génétiquement modifiés et l’industrie agro-alimentaire avec Monsanto en ligne de mire.

Haut lieu de la contre-culture américaine, San Francisco n'est pas réputée pour marcher dans les rangs

Haut lieu de la contre-culture américaine, San Francisco n’est pas réputée pour marcher dans les rangs

Et pendant ce temps, un peu plus au sud, une succession de 1 et de 0 ne cessent de faire frémir la Silicon Valley

Les trois jours prévus pour San Francisco s’étaleront sur une semaine. Difficile de quitter une ville aussi plaisante, aussi mythique. Au même titre que Katmandou, la cité américaine la plus à l’ouest résonne aux oreilles des voyageurs comme synonyme de « bout de la route ». Mais finalement, nous ne nous y installerons pas, la faute aux loyers ahurissants…

A contre-courant

1847: San Francisco compte à peine cinq cents d’habitants. Trois ans plus tard, ils seront vingt-cinq mille! En quelques mois, la Californie deviendra le nouvel eldorado, la terre de tous les possibles; à conditions que l’on dispose d’une pèle et d’une pioche. Ils seront des centaines de milliers, venus par la terre ou les mers, à retourner le sol en quête de pépites ou de paillettes. Certains y feront fortune, d’autres non… mais ils marqueront l’Histoire, histoire que nous remonterons à contre-courant, en remettant le cap vers l’Est.

A peine sortis de la Golden Bay, le paysage change radicalement: prairies jaunies par le soleil à perte de vue, ponctuée ça et là de demeures agricoles démesurées. Finis les nuages, terminés les bourrasques et les chutes de température vertigineuses. Plus on s’éloigne du Pacifique, plus la région devient sèche et torride. En à peine quelques coups de pédales nous tomberons les pulls et les manches longues pour nous couvrir de sueur.

Plus de brouillard, plus d'humidité, plus vie… ou si peu…

Plus de brouillard, plus d’humidité, plus vie… ou si peu…

Si San Francisco s’est considérablement développée après la ruée vers l’or, d’autres villes ont totalement disparues ou presque. D’ailleurs, qui a déjà entendu parler de La Grange? Ou de Hornitos, dont la population passa de 15’000 âmes en 1870 à… 75 en 2010. Villages fantômes, comme ils disent…

Après les premières collines, des pentes sérieuses font leur apparition. Face à nous, la Sierra Nevada. Difficile de croire qu’il puisse y avoir de la neige là-haut alors que nous pédalons par 42°C. Et pourtant…

Comme souvent dans les régions montagneuses, nous longeons une rivière. Celle qui s’écoule à nos pieds file vers l’ouest… c’est nos mollets qui vont être contents. Trois jours de grimpette suffiront à rejoindre la vallée de Yosemite, au cœur du parc national du même nom.

Point de vue sur la vallée du Yosemite

Point de vue sur la vallée du Yosemite

L’endroit est splendide! Falaises de granite, cascades vertigineuses, paysages à couper le souffle… Un régal. Seule ombre au tableau: le parc étant extrêmement populaire, les campings débordent et les routes sont surchargées…

El Capitan, une des plus grandes falaises de granite au monde. Pour la grimper en entier, il faut dormir en route...

El Capitan, une des plus grandes falaises de granite au monde. Pour la grimper en entier, il faut dormir en route…

Impossible de continuer le long de la rivière: une cascade de 740 mètres nous empêche d’aller plus loin. Mais avant d’en faire le tour, on profite de notre seule journée de repos en 16 jours de route pour aller marcher quelques heures.

Vue sur les Yosemite Falls et sur Half Dome. Enorme!

Vue sur les Yosemite Falls et sur Half Dome. Enorme!

Reste à franchir l’obstacle: le Tioga Pass qui culmine à plus de 3’000 mètres. Nuit au col, au bord d’un petit lac de montagne. Il gèle pendant la nuit et la neige n’a pas encore totalement fondu…

L'ascension se poursuit entre blocs de granite et lacs de montagne

L’ascension se poursuit entre blocs de granite et lacs de montagne

Dire que dans six jours nous serons en-dessous du niveau de la mer par plus de 50°C…

De l'autre côté de la Sierra Nevada, le désert fait son apparition…

De l’autre côté de la Sierra Nevada, le désert fait son apparition…

Au delà du possible

On nous avait prévenu: dans la Vallée de la Mort, il peut faire chaud; très chaud. Surtout en été… N’est ce pas excitant? Traverser à vélo le lieu qui détient le record du monde de température dans l’air (56,7°C le 13 juillet 1913) en plein mois de juin.

A l'entrée de la Vallée de la Mort, le centre d'informations touristiques annonce la couleur…

A l’entrée de la Vallée de la Mort, le centre d’informations touristiques annonce la couleur…

A vrai dire, on peut comprendre si ça ne vous inspire pas…

Derrière nous: la Sierra Nevada, haute de ses 4'421 mètres. Devant nous: la Vallée de la Mort…

Derrière nous: la Sierra Nevada, haute de ses 4’421 mètres. Devant nous: la Vallée de la Mort…

On se sentait prêt, alors on a tenté et ça valait le coup. Tenté, oui; car on n’a pas réussi.

Première difficulté: arriver à entrer dans la vallée… Ce n’est pas extrêmement raide, mais ça monte quand même. Le soleil tape fort et notre compteur indique déjà 50°C. La première bosse est passée, reste la deuxième.

La végétation a presque totalement disparu, l'ombre aussi...

La végétation a presque totalement disparu, l’ombre aussi…

Deuxième difficulté: arriver à rouler de nuit. Pour la deuxième montée, on choisi d’attendre le coucher du soleil. Sage décision… Le thermomètre commence à redescendre, le jour s’en va, on se remet en route. Objectif: dormir au col, soit 1’000 mètres plus haut. On devrait y arriver en quatre voire cinq heures. On roulera 10 minutes avant qu’un pick-up nous propose de nous emmener…

Il est toujours plus facile de descendre… Mais arrivé tout en bas (-85,5 mètres), il n'y a rien!

Il est toujours plus facile de descendre… Mais arrivé tout en bas (-85,5 mètres), il n’y a rien!

Troisième difficulté: arriver à dormir. Il est 20h30, il fait encore 42°C. Pas très motivés à monter la tente par une chaleur pareille. Méchante erreur… Un vent chaud et sec se lève, prenant un doux plaisir à nous sécher lentement alors que nous végétons étendus sur des tables de pique-nique. Une heure du matin, il fait 37°C, pas fermé l’œil. 30 minutes plus tard, pour la première fois du voyage, on plie bagage en pleine nuit.

La seule et unique nuit où nous n'avons pas dormi ensemble. Les tables de pique-nique n'étant pas assez larges pour deux

La seule et unique nuit où nous n’avons pas dormi ensemble. Les tables de pique-nique n’étant pas assez larges pour deux

Quatrième difficulté: arriver à rouler dans la Vallée de la Mort. A la descente: tout va bien, ou presque; même s’il vaut mieux fermer la bouche, faute de quoi les orteils risquent de sécher. Lors de la pause de midi, de nombreux touristes viennent nous voir: « Mais il fait pas trop chaud pour faire du vélo? ». On ne sait pas quoi répondre… Le compteur indique 52°C… On reprend la route, et on perd la partie. Un vent de face impitoyable, qui brûle tout et qui rend fou. On vacille, le thermomètre monte encore. Pas moyen de s’arrêter, il n’y a pas un pet d’ombre… Là-bas: un arbre. Ou plutôt un arbuste. Ou peut-être un buisson. Est-il loin? On n’en sait rien… Trop loin sans doute. Mais c’est à son pied qu’on essaiera de reprendre nos esprits.

Arrivés au cœur de la vallée, ça devient vraiment intense…

Arrivés au cœur de la vallée, ça devient vraiment intense…

55°C au compteur, neuf mètres sous le niveau de la mer. Nous n'irons pas plus bas à vélo…

55°C au compteur, neuf mètres sous le niveau de la mer. Nous n’irons pas plus bas à vélo…

Cinquième difficulté: arriver à sortir de la vallée. Finalement, c’était presque le plus facile. De notre buisson plein d’épines, on se relaie pour faire du stop. Un pickup s’arrête, conduit par un Ranger. « What’s up? » – « On est cuit. » – « Ok, montez! ». Par contre, on n’a toujours pas compris pourquoi ce monsieur avec un fusil mitrailleur dans sa voiture…

Arrivés au camping, on pense prendre une douche pour se rafraîchir un peu. Finalement, ça attendra: l’eau est beaucoup, mais alors beaucoup, trop chaude! Le camping est désert, par un rat; sauf un coyote et… Nathalie et Jean qui parcourent le monde en camping-car depuis quatre ans. Personne ne sait trop pourquoi chacun est là, mais on rigole bien et le lendemain ce sont eux qui nous sortirons de cet enfer.

Une douche, de la bonne compagnie et un camping-car: que demander de plus? De l'air frais peut-être…

Une douche, de la bonne compagnie et un camping-car: que demander de plus? De l’air frais peut-être…

Un immense merci à Nathalie et Jean, ici à Badwater, le point le plus bas des Etats-Unis

Un immense merci à Nathalie et Jean, ici à Badwater, le point le plus bas des Etats-Unis

Badwater (-85,5 mètres) vu depuis Dante's View (1'669 mètres)

Badwater (-85,5 mètres) vu depuis Dante’s View (1’669 mètres)

Alors que reste-t-il d’une expérience pareille? Des paysages incroyables et des sensations folles. Tellement folles qu’elles nous semblent ne pas avoir existé. Essayé, pas pu, pas de regret. C’était au delà de notre possible, au delà de notre imaginable, mais c’était dingue.

Relevés de la station météo de la Vallée de la Mort. Température de l'air: 125°F (51,7°C), soit le 9 juin le moins froid depuis 1955… Source: National Climatic Data Center

Relevés de la station météo de la Vallée de la Mort. Température de l’air: 125°F (51,7°C), soit le 9 juin le moins froid depuis 1955… Source: National Climatic Data Center

Les oasis sortent toujours de nul part

Voilà des heures qu’on roule. Pas un virage, pas la moindre déviation. Juste une ligne droite qui s’en va vers l’infini. Le paysage ne change pas. Devant comme derrière, toujours la même ligne droite. Seule notre ombre s’allonge en fil du temps. Le temps passe mais rien ne semble indiquer qu’on avance. A droite: une clôture. A gauche: une clôture. Nos rêves de grands espaces se transforment peu à peu en prison. Pas un arbre,  pas une maison, pas une antenne. Seule cette ligne droite qui coupe le paysage en deux.

Pourtant, le trafic est dense sur la Highway 160. Les véhicules nous dépassent en une fraction de seconde mais restent visibles pour une éternité, avant de disparaître au loin, près de cette ligne qu’on appelle horizon.

Aussi loin que l’on puisse voir, aucun doute: nous n’y serons pas ce soir.

Au coucher du jour, comme le lendemain: toujours la même ligne droite

Au coucher du jour, comme le lendemain: toujours la même ligne droite

Des paysages désertiques à perte de vue, voilà ce qui nous avait fait rêver alors que nous traversions les pleines du Gange, en Inde. Rien ni personne à des kilomètres à la ronde, le pied géant. Juste pas pensé aux clôtures…

Soudain, la route semble se détourner de cet horizon sans fin. Un mirage? Non, un virage! Puis une bonne montée, suivie d’une belle descente et au loin… au loin une espèce de truc incroyable… impensable. Une ville! Là, posée au milieu de rien… On a beau cligner des yeux, l’oasis du vice et du péché ne disparaît pas… Las Vegas!

Lieu étrange pour y construire une agglomération de deux millions habitants, non?

Lieu étrange pour y construire une agglomération de deux millions habitants, non?

T’as pas deux balles?

Deux balles? Mais pour faire quoi? Pour les claquer au casino?
Non… pour acheter une bouteille d’eau…

Que penser de Las Vegas…
Absurde? Démesuré? Invraisemblable? Epatant? Vulgaire? Fantastique? Climatisé?
Tout en même temps sans doute.

Fabulous Las Vegas: c'est malgré tout assez vrai

Fabulous Las Vegas: c’est malgré tout assez vrai

Mais quand même, une telle profusion d’enseignes lumineuses et de fontaines au milieu du désert, ça fait un choc.

Le Paris Las Vegas et sa tour Eiffel en face de la fontaine du Bellagio

Le Paris Las Vegas et sa tour Eiffel en face de la fontaine du Bellagio

Première ville hôtelière au monde, Vegas est avant tout connue pour The Strip, son boulevard monumental bordé de casinos des plus extravagants. Difficile de rester impassible devant tant de « bling-bling ».

The Strip: le boulevard principal de Las Vegas où se regroupent les plus grands casinos-hôtels

The Strip: le boulevard principal de Las Vegas où se regroupent les plus grands casinos-hôtels

A l’intérieur des casinos, pas d’horloge. La lumière est toujours la même, de jour comme de nuit. Tout est fait pour qu’on y perde la notion du temps, et plus, si affinités.

Salles de jeux et décors monumentaux, voilà ce qui se cache à l'intérieur des casinos

Salles de jeux et décors monumentaux, voilà ce qui se cache à l’intérieur des casinos

Roulette, Backjack, Craps, Poker, machines à sous: tout est fait pour alléger votre porte-monnaie

Roulette, Backjack, Craps, Poker, machines à sous: tout est fait pour alléger votre porte-monnaie

Et pour divertir près de 40 millions de visiteurs chaque année, les plus grands du show-business sont de la partie: Le Cirque du Soleil (omniprésent), Elvis (qui assure tous les soirs à la même heure cinq concerts dans cinq casions différents), David Copperfield (même pas mort…), Céline Dion (de retour!), Franck Sinatra (saison annulée, désolé) et toute la clique.

Reste un mystère: pourquoi les gens continuent-ils à jouer dans ces casinos alors qu’ils savent pertinemment qu’ils contribuent eux-mêmes au financement de ces établissements? Peut-être pour la même raison qu’une ville existe au milieu du désert…

Falling in love with Las Vegas? Well, not sure…

Falling in love with Las Vegas? Well, not sure…

To be continued…


Pour ceux qui n’auraient pas encore eu l’occasion d’écouter le récit de notre tentative dans la Vallée de la Mort, il est disponible dans les podcasts d’Allo la Planète sur le mouv’ (Radio France).
Emission du 14 juin 2013 (début à 43:30 ou 2615 secondes):

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Une réponse à Traversée du désert

  1. Admin dit :

    Un grand merci pour tous vos chaleureux messages!
    Ils nous sont précieux et grâce à eux, on avance tous les jours.

    Depuis la publication de cet article, pas mal de kilomètres ont été parcourus.
    Nous avons donc décidé de masquer les commentaires.

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    Merci!