Changement de sens

Sans le savoir, en partant de Katmandou, nous quittons le point le plus oriental de notre voyage. Trois petits cols et les pentes himalayennes laissent place à la platitude des plaines du Gange. En guise de cadeau d’adieu, le Népal nous offre un orage monumental. Une déferlante de pluie et de grêle illuminée par la foudre qui éclate autour de nous. Toute la puissance du Ciel s’abat sur la Terre, emportant sur son passage les illusions des Hommes.

Le lendemain, alors que tout ce qui était dur est redevenu mou, nous traversons la frontière indienne. Un nouvel orage s’abat sur nous. Le ciel est gris, il ne pleut pas, pourtant une tempête sensorielle nous emporte sans ménagement dans un monde cruel et révoltant. Hier, le Népal nous offrait un abri pour la nuit; aujourd’hui, l’Inde nous met à nu, les genoux dans la boue.

Retour en Indes

« Heu… y aurait pas une petite faute de frappe dans le titre??? »

Pas vraiment… Tant notre sentiment de diversité est immense… Inde multiple, Inde plurielle. Religions, langues, tribus, climats, cultures, … Tensions et déchirures parsèment le territoire de « la plus grande démocratie au monde ».

De loin, l’Inde nous donne l’impression d’être un chaos fonctionnel. Mais quand on y regarde de plus près, les injustices, la pauvreté et les souffrances sautent yeux, prennent à la gorge.

Même la hiérarchisation de la société indienne est multiple: le système de castes qui définit à la naissance le statut de l’individu côtoie un système basé sur les moyens financiers. Tous deux accordent ou soustraient des privilèges qui ne manqueront pas d’être mis en avant à chaque occasion. Sur les routes, c’est la loi du plus fort. Quant aux femmes… elles n’existent qu’à travers la gente masculine, s’adonnant aux tâches les plus pénibles pendant que ces messieurs exercent le métier de femme de chambre ou d’esthéticien. Même les étrangères ne semblent guère être reconnues comme individus.

 Il n'y a qu'une seule femme adulte devant ce temple. Sauriez-vous la trouver?

Il n’y a qu’une seule femme adulte devant ce temple. Sauriez-vous la trouver?

Notre retour en Inde se fait par l’Etat du Bihar, une des régions les plus pauvres du pays. 110 millions d’habitants, soit plus de 1’150 personnes au kilomètre-carré (la Suisse en compte 190), avec un taux d’alphabétisation inférieur à 50% (moins de 35% pour les femmes), le plus bas du pays…

Accueil circonstancié lors de notre arrivée dans le Bihar

Accueil circonstancié lors de notre arrivée dans le Bihar

Mais le Bihar est aussi une terre de religions qui a vu naître le bouddhisme et jaïnisme. Aujourd’hui, ces deux grandes croyances cohabitent tant bien que mal avec l’islam et l’hindouisme, largement majoritaire.

A Kushinâgar, lieu de décès du Bouddha. Dis, il fera beau demain?

A Kushinâgar, lieu de décès du Bouddha. Dis, il fera beau demain?

Tempête sensorielle

Dès nos premiers tours de roues sur sol indien, le vent se lève, le ciel s’obscurcit et l’atmosphère devient lourde. La tempête qui s’en vient va nous chambouler au plus profond de nous-mêmes allant jusqu’à révéler en nous des sentiments détestables. Les limites de nos capacités mentales seront souvent atteintes, voire dépassées. Si notre premier séjour en Inde fût un challenge sportif, celui-ci s’annonce d’entrée de jeu comme un défit psychologique.

« Où y a de la gêne, y a pas de plaisir! » , dit-on. Bienvenue dans l’Inde des plaines, là où rien ne semble gêner un Indien. Bienvenue dans un monde où « exister » a un autre sens… Un monde où tout est question de perception mais pas forcément de plaisir.

Rien à voir

Dès le passage de la frontière, on en prend plein les yeux. Une foule dense et des véhicules invraisemblables circulent dans tous les sens à travers nids d’autruche et marres de boue.

Un paysage infiniment plat s’étale à perte du vue jusqu’à l’horizon et même au-delà. Les villes sont décrépies et les villages dans un état de délabrement ahurissant. Partout, partout, il y a du monde, beaucoup de monde! Et la moindre halte engendre systématiquement un attroupement dont la taille augmente de façon exponentielle.

Une pause comme une autre avec une bonne cinquantaine de spectateurs…

Une pause comme une autre avec une bonne cinquantaine de spectateurs…

Pas de sourire, ni geste de la main. Juste des regards nous dévorants, inlassablement. Difficile d’imaginer que le fait de remplir une bouteille d’eau puisse fasciner autant de monde… Des dizaines de visages fermés aux yeux noirs et aux dents rongées par le bétel dont le jus craché à tout vent constelle le sol de taches rougeâtres.

Lorsqu’on demande notre chemin ou qu’on pose une question, la réponse se limite généralement à un geste incompréhensible indiquant les quatre points cardinaux ou à un hochement de tête qui prête à confusion. Le non-verbal nous échappe.

Quant aux déchets, ils sont partout, omniprésents. Dans les rues, dans les champs, dans les maisons. Du plastique en masse, mêlé aux déchets ménagers ou industriels. On en a les yeux qui pleurent…

Malgré la pollution, la pêche est très populaire dans la région

Malgré la pollution, la pêche est très populaire dans la région

Mais je ne suis pas sourd!

Le bruit de l’Inde… Indescriptible! Sorte de symphonie permanente de nuisances sonores qui finissent par se mélanger pour former une harmonie dissonante totalement inaudible.

En tête de liste: les klaxons. Utilisés sans relâche, ils n’informent plus de rien; sauf de l’existence de celui qui l’actionne, existence qui n’intéresse personne. « Je klaxonne car je suis. Je suis donc je klaxonne. » A croire que klaxonner va faire lever les barrières du passage à niveau plus tôt. Et c’est le cas!

Viennent ensuite les haut-parleurs. Entre les temples et les mariages, difficile de faire mieux en matière de volume. La qualité sonore quant à elle ne semble intéresser personne… A tel point que ce qui sort des plafonds des bus et des téléphones portables ne peut décemment pas être qualifié de musique. Le plus fou restant les camions roulant de nuit dont la sono va jusqu’à couvrir le bruit du moteur afin que le chauffeur ne s’endorme pas.

Mais ce qui nous marque le plus, c’est la façon de parler, de communiquer. Ceci pour autant qu’on veuille bien nous adresser la parole, ce qui est d’autant plus rare lorsqu’il s’agit de femmes. Sans préambule ni épilogue, le message est court et direct, parfois même agressif. Certes, notre hindi est plus que lamentable mais ce n’est pas une raison pour hurler!

De toute façon, la plus part du temps, la foule qui nous observe ne nous adresse pas la parole et ne réagit pas à nos tentatives de prise de contact, préférant glousser et palabrer entre eux à propos de notre présence.

Reste à faire le silence dans sa tête et laisser le bruit au dehors. Mais on en a les oreilles qui sifflent…

Vous n'auriez pas des Pamirs à nous prêter?

Vous n’auriez pas des Pamirs à nous prêter?

C’est quoi cette odeur?

Poubelles, excréments, tas indéfinis en état avancé de décomposition, déchets en tous genres, égouts, pneus en flammes, pots d’échappement, rivières infâmes, … Même l’encense brûlée à tout va a du mal à venir couvrir l’odeur de merde qui plane dans la région les lendemains de jour de pluie.

Seules les effluves de coriandre et la senteur des épices émanant des étales de la ruelle d’à côté apportent un peu de réconfort à nos narines. Mais on en a le nez qui coule…

Poids lourds et cyclistes sur les routes du Bihar

Poids lourds et cyclistes sur les routes du Bihar

On est venu pour ça…

Nos babines s’en réjouissaient depuis longtemps! La cuisine indienne, sa multitude de plats et de saveurs, ses délices du Nord, ses recettes du Sud. Au final, notre régime cycliste quotidien est le suivant: porridge le matin, nouille aux chou-fleur et petits pois à midi, pâtes aux petits pois et chou-fleur le soir.

Reste les étapes pour goûter aux spécialités locales dont les saveurs sont inversement proportionnelles au nombre de touristes dans le coin. Comment peut-on servir (ou plutôt jeter sur la table) un plat sans le moindre goût alors que depuis des siècles des milliers et des milliers de kilomètres ont été parcourus pour importer des épices en provenance du sous-continent?

Même les douceurs et le chai généreusement sucré n’arrivent pas à faire passer l’amertume qui nous monte à la bouche quotidiennement. On en a l’estomac qui gargouille…

Du bout des doigts

Le toucher n’est pas en reste. L’Indien aime toucher. Que ce soit ce quand il mange, en utilisant exclusivement sa main droite, ou pour faire sa place au milieu de la foule. Il touche à tout, par automatisme, par inadvertance ou volontairement. Il n’hésite pas à pousser ou à déplacer ce qui se trouve sur son chemin quitte à en venir aux mains.

Restent ces accolades fraternelles et chaleureuses reçues sur la route à la fin d’un bon moment de partage et d’échange. On en a la chaire de poule…

Même si je ne suis pas très intelligent, je suis fou et je ne comprends rien, merci [1]

C’est vrai, nous avons parfois l’impression de manquer d’intelligence, de ne pas avoir les facultés d’adaptation nécessaires pour tomber sous le charme de ce pays où tout nous chamboule et nous perturbe. L’Inde nous prend toute notre énergie, nous épuise, nous écartèle entre des sentiments de folie et d’incompréhension.

Mais devons-nous vraiment chercher à comprendre? Nous semblons désarmés pour le faire, comme emporté dans un univers parallèle où tout est différent: le sens de la vie et de la mort, le sens de l’amour et de la famille, le sens de notre présence parmi tous ces gens.

En Inde comme ailleurs, rien n’est blanc, rien n’est noir. Tout est question de contraste. Mais l’amalgame de couleurs qui s’offre à nous nous échappe, nous effraie même parfois. La forte présence humaine de ces régions surpeuplées tranche avec une forme d’absence d’humanité, où le bon côtoie le pire et nous donne le sentiment d’être impuissants.

Nos ours quant à eux, restent fidèles à eux-mêmes et continuent à aller de l’avant, nous emportant dans leur optimisme indéfectible. Sans eux, nous aurions sans doute posé les plaques et quitté l’Inde au plus vite. Mais le voyage à vélo implique de voyager par la route quelque en soit le chemin. Sorte d’invitation à creuser d’avantage, à ne pas lâcher prise avant la sortie du tunnel.

Le temps est venu de trouver un nouveau sens à notre voyage en Inde, avec humilité. Cap au sud-ouest, en espérant que Shiva nous invite à sa table afin d’en goûter les saveurs.

Stupa érigé à la mémoire du premier sermon du Bouddha, à Sârnâth

Stupa érigé à la mémoire du premier sermon du Bouddha, à Sârnâth


[1] Extrait d’un excellent livre que nous n’avons pas lu: « Martiens, go home! » de Fredric Brown. Reste à savoir qui sont les petits hommes verts…

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Une réponse à Changement de sens

  1. Admin dit :

    Un grand merci pour tous vos chaleureux messages!
    Ils nous sont précieux et grâce à eux, on avance tous les jours.

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